Extrait de la revue ECOMINE, par M. Rubaud, J.F Pasquet, Janvier 2006
L'épuisement des gisements naturels de granulats et les difficultés
pour ouvrir de nouvelles carrières imposent de chercher de nouvelles sources d'approvisionnement.
Le recyclage des matériaux de construction, déjà bien engagé
dans le secteur des travaux publics mais moins dans le bâtiment, est la solution la plus prometteuse.
La France est une consommatrice importante de granulats. Selon l'UNPG
(Union Nationale des Producteurs de Granulats), l'utilisation totale de granulats a atteint
413 millions de tonnes en 2000 (soit 7 tonnes par habitant et par an) dont 328 Mt
pour le génie civil et 85 Mt pour le bâtiment.
Ces matériaux naturels sont utilisés essentiellement pour les travaux routiers (283 M/t)
ou les bétons hydrauliques (130M/t). D'une valeur moyenne de 7 euros la tonne,
ces matériaux pondéreux voyagent sur des distances relativement courtes,
essentiellement en camion. Ainsi, selon l'Unicem Ile-de-France, le camion représente
le mode de transport prépondérant (91%), loin devant le bateau (5%)
et le rail (4%).
Certaines régions équilibrent production et consommation
alors que d'autres dépendent d'approvisionnements parfois éloignés.
Ainsi, l'Ile-de-France affiche un déficit important : les 113 carrières franciliennes
n'ont produit que 60% des 30 millions de tonnes consommées en 2000 (Unicem Ile-de-France, 2001).
Mais 55% des granulats alluvionnaires y sont transportés par bateau.
Le recyclage des matériaux inertes du BTP est aujourd'hui considéré
comme une solution d'avenir afin de répondre au déficit entre production
et consommation et de mieux protéger l'environnement. Le secteur du bâtiment
et des travaux publics a longtemps pratiqué la technique du dépôt sauvage
ou de « l'enterrement civil » sur ses chantiers. Pourtant, malgré
des blocages, économiques, normatifs et psychologiques, le recyclage de ces déchets
progresse régulièrement. C'est vrai pour le secteur routier,
particulièrement actif dans le développement de procédure
de déconstruction (par opposition à la démolition)
et de recyclage des revêtements routiers (Bomstein et Bazire, 2003).
Dans le bâtiment, le recyclage pourrait concerner une bonne part
des déchets issus de différentes opérations : construction neuve,
réhabilitation avec dépose et reconstruction, déconstruction/démolition.
La dépose en réhabilitation et la démolition génèrent 80%
de la « production annuelle » évaluée par VADEME à
31 millions de tonnes (dont 18,8 Mt de déchets inertes, 10,3 Mt de déchets banals,
de 1,5 Mt de déchets dangereux et de 300 000 tonnes d'emballages).
En 1998 dans son « guide des déchets de chantier de bâtiment »,
IADEME estimait cette production à 24 millions de tonnes dont 64% de déchets inertes.
Cette étude montrait que l'essentiel des déchets était constitué
de déchets inertes en mélange (37,2%), de ciment et mortier (12,9%)
ou de béton armé (9,8%). L'importance des déchets mélangés
(avec des éléments qu'il est souvent difficile de séparer
comme le plâtre ou des subtances toxiques) limite la qualité
et les possibilités du recyclage.
Il y a donc urgence à modifier les pratiques
actuelles, à prescrire le non mélange des déchets et à pratiquer
la déconstruction sélective des bâtiments qui peut représenter
une alternative économique et qualitative. C'est la condition pour que le recyclage
des inertes qui représente moins de 10% du gisement progresse sensiblement.
L'expérience acquise sur les chantiers montre que toute déconstruction doit être précédée d'un audit avec inventaire systématique et relevé métré complet des matériaux. Il faut également identifier, dès les premières études, les filières locales de recyclage car une déconstruction fine ou un tri poussé ne peuvent se justifier en l'absence de possibilité de valorisation locale. Le guide «Déconstruire les bâtiments » publié par IADEME en mars 2003 liste des recommandations pour les opérations de déconstruction et décrit 10 opérations exemplaires.
L'enquête menée entre fin 2001 et mi 2002 par la FNTP (Fédération Nationale des Travaux Publics)
avec l'ADEME et le Ministère de l'Ecologie et du Développement Durable a montré
que l'activité des TP générait 280 millions de tonnes d'exédents
(matériaux issus de la construction mais n'entrant pas dans la réalisation du chantier
comme la terre végétale) et déchets éliminés (63 Mt) est stockée
en site de classe 3 pour déchets inertes alors qu'une part non négligeable (29 Mt)
est déposée dans des décharges brutes ne respectant pas la réglementation
en vigueur. A l'inverse, les dépôts en décharges de classe 2 ou de classe
1 demeurent très minoritaires. Pour la partie valorisée, 117Mt sont utilisées
sur des chantiers de TP soit sur site (87 Mt), soit sur des chantiers extérieurs (30 Mt).
La valorisation peut aussi prendre la forme de remise en état de carrières,
de construction de merlons anti-bruit, de recyclage, compostage et incinération
pour de très faibles quantités.
La circulaire du 15 février 2000 recommande la mise en place de plans départementaux de gestion des déchets du BTP avec plusieurs objectifs : élimination des décharges sauvages, mise en place d'un réseau de traitement des sites de recyclage, de valorisation et de stockage, limitation de la mise en décharge, participation à l'effort de recyclage, utilisation de matériaux recyclés pour instaurer des débouchés viables et économiser les matériaux naturels, implication de la maîtrise d'ouvrage publique. Ces plans doivent permettre d'établir un état des lieux dans chaque département, de définir les besoins en centres de collecte, de tri ou de dépôts pour matériaux valorisables, en installations de recyclage ou en centres de stockage des déchets ultimes. Elaborés par les acteurs de la construction eux-mêmes, ces plans dont la plupart sont aujourd'hui en phase d'approbation, doivent définir les actions à entreprendre et mettre en oeuvre des projets concrets.
Face à la décroissance régulière des granulats alluvionnaires dans l'industrie du béton (49 % en 1988, 40 % dix ans plus tard) les professionnels malgré leur préférence pour ces granulats, se tournent de plus en plus vers des matériaux concassés. L'utilisation de matériaux de démolition pourrait donc représenter un complément intéressant de ressource, en substitution partielle ou totale aux granulats naturels. C'est pourquoi des études ont été réalisées depuis plusieurs années afin de caractériser des bétons élaborés avec des granulats de recyclage. Les travaux ont montré que ces bétons sont poreux avec des valeurs de perméabilité deux fois plus élevées que celles des bétons de granulats naturels tandis que leurs propriétés physiques et mécaniques décroissent à mesure que le taux de remplacement des granulats naturels par des granulats de recyclage augmente. Une étude de 2002 (Gomez-Soberon) va dans le même sens : la porosité à l'eau et l'absorption croissent proportionnellement à la teneur en granulats recyclés, tandis que la résistance en compression diminue nettement dès que le taux de remplacement dépasse 30%.
Une autre étude du CSTB (Pimienta, Delmotte (1997)) a montré que la fabrication de blocs préfabriqués en béton avec des granulats recyclés était possible sous réserve d'utiliser davantage de sable naturel et d'augmenter de 10 % la teneur en ciment. Pourtant, les expérimentations en France n'ont pas dépassé le stade du laboratoire alors que dans d'autres pays des chantiers ont été réalisés comme le « Environnemental building » en Grande-Bretagne ou encore le « Deftse Zoom », projet de construction d'habitations aux Pays-Bas.
A l'inverse du béton, le recyclage est important dans les travaux routiers où
une part importante des déchets est utilisée sur les chantiers. Des procédés
permettent aujourd'hui le retraitement en place de la couche de roulement ou de la chaussée,
elle-même ; la proportion de recyclage approche les 100 % pour les couches de roulements dont
les mélanges granulats/bitume sont recyclés en quasi-totalité. Les déchets transitent
souvent par des centres de tri et de concassage qui permettent d'obtenir une matière première
secondaire contrôlée pour la fabrication de gravats routiers. Les entreprises de TP vont
même au-delà : en plus de leurs propres déchets, elles valorisent la totalité
de la fraction recyclée des déchets inertes de bâtiment, soit environ 10 % du gisement.
Cette valorisation pourrait encore aller plus loin afin de limiter la mise en décharge trop importante
des inertes du bâtiment. De nombreuses initiatives sont donc engagées par des professionnels
afin de gérer la prise en compte des déchets. C'est notamment le cas des marchés publics
avec le « Schéma d'Organisation et de Suivi de l'Evacuation des Déchets de
chantier » mis en place en 2000 par le Conseil Général de Seine-et-Marne,
la DDE et les entreprises de TP (Bornstein et Bazire, (2003)).
Plusieurs obstacles limitent cependant le développement du recyclage. Le frein économique
n'est pas le moins important. Avant d'être utilisés, ces produits recyclés doivent subir,
la plupart du temps, un traitement préalable avec un coût qui empêche le matériau
recyclé d'être concurrentiel aux granulats naturels. A terme, il devrait le devenir car
les coûts de production des matériaux naturels ainsi que les coûts d'accès
aux sites de classes 3 devraient augmenter sensiblement du fait de la réglementation européenne.
Dans les marchés publics, la règle de l'offre « économiquement la plus avantageuse » doit être privilégié d'autant que le recyclage d'un matériau inerte transforme un coût de dépôt en décharge de classe 3 en profit net.
D'autres obstacles techniques, réglementaires ou normatifs freinent aussi le développement du recyclage. Malgré tout, les granulats entreront sans doute d'ici quelques années dans la composition du béton sous réserve d'adaptations des procédés de fabrication. Certains estiment que cette utilisation se fera dans le cycle de préfabrication et non sur le chantier, à moins que démolition et reconstruction soient localisées sur un même site afin que la réduction des coûts de transport contrebalance le surcoût lié au retraitement. Mais se posera alors le problème du contrôle et de la constance de qualité de production sur des installations « foraines » de petite ou moyenne taille.
Certains aspects techniques devront également être précisés comme la durabilité, le comportement à long terme de ces bétons ou encore les possibilités de relargage de substances nocives pour l'environnement. Les professionnels des TP sont donc demandeurs d'un cadre d'utilisation des granulats car « l'absence de normes ou de recommandations d'utilisation des produits recyclés est fortement préjudiciable à leur développement ». Quelques guides ont cependant été élaborés par la DDE du Rhône ou la DRE d'Auvergne sur « la prise en compte des déchets de chantier dans les marchés publics ».
Des réticences psychologiques doivent également être surmontées. Les matériaux recyclés sont encore considérés comme des produits d'occasion avec un faible retour d'expérience qui gène les donneurs d'ordre. Les professionnels sont donc confrontés à une double question : faut-il accepter de produire du béton avec des matériaux « d'occasion » et les habitants voudront-il vivre dans des bâtiments en béton recyclé ?
Le recyclage se heurte également à un attachement quasi culturel aux matériaux de carrière et à la prescription de « sur-qualité » sur les petits chantiers par manque de temps ou de moyens pour les études. Ce blocage pourrait être surmonté par la réévaluation de certaines normes permettant d'inclure d'autres matériaux, comme le verre dans les enrobés bitumeux, une technique déjà utilisée en Grande-Bretagne.
Une fois tous ces blocages levés, le recyclage des granulats devrait prendre une place grandissante. Avec les plans départementaux, pouvoirs publics et professionnels du BTP adoptent un comportement volontaire. Cependant, même en ayant recours à d'autres solutions comme l'utilisation de granulats marins ou de certains matériaux «locaux», les déchets de chantiers recyclés ne constitueront pas une alternative complète. En raison des quantités traitées et des contraintes techniques et tolérant des surcoûts raisonnables, les volumes recyclés ne représenteront qu'une fraction des besoins. L'utilisation des granulats recyclés ne permettra donc pas de se passer complètement de l'exploitation des matériaux naturels et, au fur et à mesure de l'épuisement des carrières exploitées, de l'ouverture de nouveaux gisements.